Le baiser mortel du dragueur : draguer au bureau

PAR Emmanuel Bocquet, le 10/08/2012 à 12:15

Le baiser mortel du dragueur : draguer au bureau

Selon les statistiques, un couple sur trois en France s’est formé sur le lieu de travail. Vous le saviez ? Remarquez, si on y pense de façon pragmatique, c’est plutôt logique. Facile de tisser des liens avec des gens avec qui on passe sept (pour les fonctionnaires) à dix (pour les autres) heures par jour, cinq jours par semaine.

Ça fait six mois que je bosse chez Avivensis*, dans leur tour à la Défense. Seize étages, huit-cent personnes. Là encore, les statistiques sont formelles : si on enlève une bonne moitié d’hommes, les femmes de plus de 45 ans (faut bien se fixer des limites), les moches et les moyennes, ça fait encore, au bas mot, un « cheptel » d’une petite cinquantaine de filles potentielles répondant à mes critères de sélection. Soit un ratio de 1/10, ce qui semble assez conforme à la réalité. Alors dans le lot, il y en aura bien quelques-unes d’irrémédiablement maquées et d’autres qui, pour une raison ou une autre et malgré un physique avenant, ne rentreront pas dans le cercle de mes cibles.

Mais même en se basant sur une fourchette basse, je n’aurai pas le temps de toutes les avoir avant la retraite, a fortiori avec le turnover en vigueur dans cette boîte qui « rafraîchit » régulièrement les effectifs. Bref, ça fait six mois que j’observe, que je scrute, que je mate. Dans les couloirs, dans les ascenseurs, à la cantine… partout ! Et dans cette société, rares sont les trajets, aussi courts soient-ils, sans apercevoir une mignonne en tailleur et talons hauts, un dossier innocemment tenu contre la poitrine.

Parmi elles, il y a Lena. Sculpturale, des yeux vert émeraude et un galbe de jambe absolument parfait. Les seins sans doute refaits (note pour plus tard : à vérifier) et un air de ne pas y toucher qui ne trompe personne… Pas un jour sans que je la croise au détour d’un couloir ou d’une photocopieuse. On m’a dit qu’elle bossait au juridique, au 12e étage. Juste au-dessus du mien. Evidemment, je ne suis pas seul sur le coup. Mais ça fait trois semaines qu’elle est là et apparemment, personne n’a encore osé y aller, pas même Bruno, le commercial, connu comme le loup blanc dans toute la tour, du parking souterrain à la terrasse. Mais de toute façon, je crois qu’il est déjà sur un autre « dossier ».

Depuis deux jours, je la vois déjeuner seule au resto d’entreprise. Ce qui signifie soit, que les collègues habituels avec qui elle déjeune sont en vacances, soit qu’elle entend signifier à travers cette solitude volontaire un message du genre : « Les gars, je suis open… » Si j’osais, j’irais poser mon plateau en face du sien, sans même lui demander la permission… Sûr de moi. Mais je n’ose pas. Aller m’installer avec elle ici et maintenant constituerait une énorme erreur stratégique. Ce serait alimenter la rumeur d’une réputation de dragueur et dévoiler mon jeu aux yeux des autres prédateurs de la Tour. Mes rivaux. Depuis le temps que j’étudie le sujet, j’ai identifié les plus sérieux.

Il y a Maxime, dit « Max le geek ». Dans toutes les boites du Monde entier, les mecs du service informatique ressemblent à Elie Semoun version Cyprien. Pas chez Avivensis. Ici, on a le seul ingénieur informaticien de la planète qui pourrait postuler au titre de sosie officiel de Ben Affleck. Le deuxième, c’est François, le directeur commercial. Attention, lui c’est du lourd. Cinquante balais, tempes grisonnantes, marié, trois enfants, des costards Armani à 3000 euros et le sourire carnassier en bandoulière. A surveiller de près. Le troisième client se nomme Greg. Comme tous les Greg, c’est un branleur. Mais aussi un sacré dragueur. Vingt-deux ans, look de surfeur, il a enquillé les trois-quarts des stagiaires de la boîte depuis son arrivée, ce qui lui a valu le doux sobriquet de « Braise de Nice ». Même s’il vient de Nancy.

Par le plus grand des hasards, ils sont là tous les trois ce midi, alors que d’ordinaire ils passent leur temps en déj’ client au resto ou à boulotter un sandwich Daunat devant leur ordi. Je scanne la zone du regard et repère tout de suite mes trois lascars.

Premier constat : ils sont tous placés de façon à avoir un axe de tir sur Lena. Je vois que je n’ai pas affaire à des amateurs… Je passe à la caisse, saisis mon plateau et commence à avancer. Mais alors que je me dirige mollement vers une table mal placée, l’illumination. Un éclair. Sous le regard éberlué de mes trois adversaires, je bifurque brutalement et me dirige droit vers la table de Lena.

J’ai l’impression de voir perler une goutte de sueur sur le front de « Max le Geek » et, sans le voir, je sais que François est en train de se décomposer dans mon dos. Arrivé à hauteur de la cible, je n’attends pas qu’elle lève les yeux vers moi et m’assieds directement en face d’elle. Ma phrase d’accroche jaillit de ma bouche, tranchante comme une lame de rasoir : « OK, arrête d’insister, j’accepte de déjeuner avec toi ! »

(A suivre…)

* Le nom de la société a été volontairement modifié pour préserver l’anonymat du narrateur, qui ne « veut pas qu’on lui casse [ses] coups« .

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