Pourquoi l’islam fait peur aux Français ?

PAR Julie Snasli, le 09/11/2012 à 09:41

Pourquoi lislam fait peur aux Français ?

Portée par les faits divers, la religion musulmane est associée à des événements graves. Affaire Merah, terrorisme, révoltes islamistes, djihad… Les images dont on nous abreuve renvoient souvent à une atmosphère de violence. Réelle dans certains cas, mais loin d’être absolue.

En 2011, 40% des Français considéraient l’islam comme « une menace« . Et 76% des personnes interrogées estimaient que la religion musulmane « progresse trop en France ». Tandis que l’Hexagone compte la communauté musulmane la plus importante d’Europe – 5 millions de personnes dont la moitié est française – il convient de s’interroger sur cet « islam » qui fait régulièrement les choux gras de la presse et des JT. Car, à force de surenchère médiatique, les raccourcis sont vite arrivés. Et pour certains Français, dits « de souche », le « vivre ensemble » est même devenu impossible.

 

Désinhibition

Dans certains quartiers populaires, où de nombreuses familles d’origine musulmane vivent, et où le repli communautaire entraîne souvent un retour à la religion, la cohabitation entre musulmans et Français de souche semble parfois difficile. Et puisque les médias se font de plus en plus insistants sur la question de l’islam, les langues se délient aussi dans le civil. On se souvient de cet apéro géant « saucisson et pinard », organisé sur Facebook en juin 2010 dans le quartier de la Goutte d’or (Paris, XVIIIe) afin de protester contre les prières musulmanes dans les rues. Ou encore de ces centaines de tombes musulmanes profanées dans un cimetière du Pas-de-Calais en 2008. Les tensions interethniques sont-elles plus vives qu’avant ? Difficile à dire. Ce qui est certain, c’est qu’on en parle davantage, et ce n’est pas un hasard…

Un instrument politique

Et si les responsables politiques, à force de durcir le ton sur l’islam, avaient décomplexé l’opinion publique sur le sujet ? Le Front national a toujours alimenté le fantasme d’une France islamisée, c’est même la raison de vivre du parti. Même s’il ne faut pas négliger les six millions de personnes ayant voté pour Marine Le Pen en avril dernier, on remarque aussi que les discours alarmistes ne sont plus le seul apanage de l’extrême droite. Fervents athées ou adeptes pugnaces de la laïcité, quel que soit leur bord politique, s’inquiètent de la place, de plus en plus importante, qu’occupe la religion musulmane en France. C’est un fait, les lieux de cultes musulmans ont doublé en 10 ans, passant de 1 000 à 2 400. Parallèlement, la religion musulmane s’est institutionnalisée, et les musulmans ont extériorisé leurs pratiques. Aussi, dans certains quartiers, la prière est devenue « visible », suscitant l’incompréhension, voire la crainte de certains.

L’opposition n’est pas en reste. Ainsi, l’UMP – par la voix de Nicolas Sarkozy pendant longtemps et celle de Jean-François Copé maintenant aime aussi à produire un imaginaire d’islamisation du pays, pour récolter toujours plus de bulletins. Et ça marche !

Dans un autre genre, le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, se montre de plus en plus ferme. Le premier flic de France, et ministre le plus apprécié des Français a dernièrement appelé les citoyens à dénoncer leurs voisins s’ils estiment qu’ils pratiquent un islam radical. La délation – qui entraînera forcément des dérives – n’est-elle pas contraire à l’ordre républicain dont le ministre est responsable ? Et au nom de la sécurité, est-il approprié de prendre le risque de diviser deux populations à l’entente déjà délicate ?

Dans l’ombre de l’affaire Merah

Peut-on réellement parler de peur de l’islam ? La réponse est complexe. Toujours est-il que l’image que l’on a de l’islam est bien souvent portée par un fait divers. Pour Gilles Kepel, politologue, professeur à Sciences-Po spécialiste de l’Islam et du monde arabe, « Nous vivons toujours sous l’ombre de l’affaire Merah. Petit délinquant de banlieue, qui s’islamise on ne sait pas trop comment, qui se fait manipuler on ne sait pas trop par qui, qui part en Afghanistan et ailleurs et revient pour commettre les crimes monstrueux que nous connaissons ». Une ombre « qui nourrit la peur et le fantasme », selon le politologue.

M’Hamed Henniche, secrétaire Général de l’Union des Associations Musulmanes de Seine-Saint Denis, regrette que « l’islam de France soit renvoyé à des clichés, tels le 11-Septembre, l’Afghanistan ou la tuerie de Toulouse « . Et d’ajouter : « Même nous, les musulmans, quant on regarde la télé ou les Unes des journaux, on a peur. Ce qui fait peur, ce n’est pas l’islam, c’est l’image fabriquée par les médias« .

Pour réécouter l’interview de Gilles Kepel et M’Hamed Henniche sur Le Mouv’, cliquez ici.

La surmédiatisation

Il y a eu le 11-Septembre et les images choc des deux tours en flammes passées en boucle, sur fond de cris et de terreur. Puis celles des attentats de Londres et de Madrid. Il y a près de deux ans, les révolutions du printemps arabes ont éclaté, et l’on parle désormais des lendemains islamistes, scènes de violences à l’appui. En mars dernier, c’était l’affaire Merah. Un choc pour les Français. Des records d’audience pour les chaînes d’informations. Plus récemment, les médias se sont disputés les quelques images – toujours les mêmes – des protestations qu’a déclenchées le brûlot « L’Innocence des musulmans » dans les pays arabes. En France, alors que des millions de musulmans désapprouvent ces barbus venus d’un autre temps, les médias se sont largement étendus sur la manifestation de ces 250 islamistes devant l’ambassade américaine à Paris. Sans parler des propos alarmistes du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, quand il s’est adressé aux Français de Tunisie ou d’Égypte – suite à la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo – leur conseillant de rester cloitrés chez eux. En fait, depuis une trentaine d’années, les JT nous renvoient qu’une seule image, ou presque, du monde musulman : celle des attentats et des appels au djihad.

On sait que la menace terroriste existe, que l’intégrisme gangrène les religions, que les droits de l’homme ne sont pas toujours respectés. Mais à force de raccourcis médiatiques ou d’instrumentalisation politique, l’islam est devenu aux yeux des Français une force insécable, une religion associée à des événements graves, qui la concernent certes, mais qui ne le représentent pas.

 

L’histoire du foulard de 1989/

C’est peut-être le premier fait divers sur l’intégration des pratiques musulmanes dans la République laïque française à avoir été surmédiatisé : l’histoire du foulard de 1989. En octobre 1989, le collège Gabriel-Havez de Creil (Oise) exclut trois élèves qui refusent d’enlever leur foulard islamique en classe. Et ce, au nom de la laïcité scolaire. L’affaire fait vite la Une des médias et la polémique devient nationale. Pour la première fois, la pratique de l’islam devient un débat de société.

L’affaire du foulard de 1989 en images (Ina) :

 

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