
- « Tu peux pas zoomer, là ?
- Bah si je peux, mais c’est pourri. On voit rien. »
Dès le début de cette saison 4, le ton est donné et on reconnaît tout de suite le « style Engrenages ». Dans la série-phare du pôle « création originale » de Canal+, on n’est pas dans Les Experts : les enquêteurs ne peuvent pas, à partir de l’image pixellisée d’une caméra de surveillance, décrypter la plaque d’immatriculation d’un véhicule dans le reflet d’un morceau de verre, de trois-quarts, à contre-jour et dans la pénombre.
Pour la bonne et simple et raison que la Police française ne dispose pas de cette technologie, que seuls les policiers de l’écurie Bruckheimer (Les Experts, FBI Portés disparus, Cold Case) ont apparemment les moyens de s’offrir. Non, dans Engrenages, de l’équipement des flics au langage en passant par les poignées de porte, tout fait vrai. Jusque dans la réalisation : aiguisée comme une lame, cadrage-épaule, grain d’image blafard et ambiance glauque.
« C’est très proche de la réalité : les flics roulent dans des bagnoles pourries et pourchassent des voyous qui eux, ont des super caisses. » Invitées du Grand Journal de Canal+ lundi dernier avant la diffusion des deux premiers épisodes inédits de la saison 4, Audrey Fleurot (l’avocate Joséphine Karlsson) et Caroline Proust (capitaine de police Laure Berthaud) ont synthétisé Engrenages en une phrase.
Engrenages est en effet au plus près de la réalité du terrain. Celle des flics, mais aussi des avocats ou des juges d’instruction. Bref, de ceux qui « font » la justice en France. Une volonté très claire impulsée dès la première saison par les auteurs : « En faisant appel à quelqu’un comme moi, Canal+ cherchait à légitimer un socle réaliste pour que l’intrigue puisse se déployer de la façon la plus crédible possible » explique Eric de Barahir, l’un des co-scénaristes de la série, qui présente la particularité d’être également commissaire de police en exercice. La « caution réalisme » du pool d’auteurs.

BRUSHING IMPECCABLE
Vous ne verrez donc pas dans Engrenages les scènes suivantes : des enquêteurs qui tombent comme par magie sur les indices sur les scènes de crime ; les suspects qui avouent tout et détaillent leur crime de A à Z dès qu’ils sont confondus ; des fusillades avec des mecs qui tirent 50 fois de suite sans recharger leur arme ; des flics au brushing impeccable après une course-poursuite de 20 minutes, etc.
Au départ, le pitch d’Engrenages est simple : faire pénétrer le spectateur dans les arcanes de la justice française, à travers les destins croisés d’un groupe d’enquêteurs de la police judiciaire, d’une avocate, d’un procureur et d’un juge d’instruction, soit les protagonistes principaux d’un système judiciaire passé au crible, avec ses rites, ses protocoles, sa hiérarchie. Mais aussi ses contradictions.
Car sous le vernis de la fiction, émerge la volonté de restituer au plus près la réalité du quotidien parfois peu rutilant des forces de police de notre pays. La série pointe donc les dysfonctionnements de la machine judiciaire et le manque de moyens patent de la police française. Ce qui lui vaut sans doute une bonne partie de sa très grande popularité chez les flics, les vrais.

CLIO ET STYLO-BILLE
Luttes d’influence, police des polices, enquête borderline et méthodes ambigües : tout a déjà été vu ailleurs et Engrenages n’invente rien. Mais c’est son traitement qui en fait une série remarquable, loin des productions hexagonales habituelles. Ni trop noire comme Braquo, ni trop angélique comme RIS, Engrenages s’évertue à rester objective, sans jamais prendre parti. Ici, le manichéisme n’a pas sa place et chacun des personnages principaux a ses failles, ses faiblesses et surtout sa part de noirceur, à l’image du capitaine Laure Berthaud, leader du groupe de la 2e DPJ (division de la police judiciaire), accusée d’avoir tué un suspect de sang-froid.
Plus encore que les saisons précédentes, le scénario de la saison 4 se nourrit de l’actualité et des thèmes qui ont émaillé les dernières années de l’ère Sarkozy : expulsion des sans-papiers, dérive sécuritaire, politique du chiffre, réforme de la garde à vue… Une résonance presque sociétale qui renforce encore le réalisme de la série, sans pour autant la rendre barbante. Certes, les courses-poursuites et les scènes d’action (les plus coûteuses dans une fiction) sont distillées avec parcimonie sur l’ensemble des douze épisodes. Mais Engrenages a bien d’autres atouts.
D’abord parce que les situations et les dialogues sonnent vrai, mais aussi parce que la série s’appuie sur un casting qui là aussi, fleure l’authenticité : les personnages féminins ne ressemblent pas à des top-model et leurs alter egos masculins ont la gueule burinée de ceux qui voient des horreurs depuis des années. Même dans ce domaine, Engrenages est « raccord ». La série n’en est que plus prenante et addictive. Et le public ne s’y trompe pas : près d’un million d’abonnés (15% de part de marché) a suivi les deux premiers épisodes de la saison 4.
La critique non plus : Engrenages est unanimement considérée comme la meilleure série policière française. Et elle est aussi celle qui s’exporte le mieux : près de 70 pays au total. La BBC 4 qui diffuse la série outre-Manche, s’est même associée à la production dès la saison 2. Mieux et rarissime : les Etats-Unis, pourtant peu friands de séries étrangères – a fortiori françaises – ont aussi succombé à Engrenages, diffusé sur le réseau Netflix.
Ca doit lui faire bizarre au téléspectateur américain lambda, de voir des flics rouler en Clio et écrire au stylo-bille…
Et pendant ce temps-là, les fans de Plus Belle la vie s’organisent :
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